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Mir Suhail, Tough Goal, 2020.

Mir Suhail, Tough Goal, 2020.

 

Chers amis,

Salutations depuis le bureau de Tricontinental: Institute for Social Research.

La folie s’empare du monde. Des centaines de millions de personnes sont en confinement chez eux, tandis que des millions de personnes qui accomplissent des travaux essentiels – ou ne peuvent se payer le luxe de rester à la maison sans aide de l’Etat – continuent d’aller au travail, des milliers de personnes reposent en soin-intensif, pris en charge par des dizaines de milliers de médecins et personnels soignants qui sont confrontés au manque d’équipement et de temps. Une petite part de la population humaine – les billionaires- croient encore qu’ils peuvent s’isoler dans leurs bastions, mais c’est sans compter le virus, qui n’a pas de limites. La pandémie globale entraînée par les variantes du virus SARS-CoV-2 virus nous a pris en otage ; si la Chine semble avoir fait fléchir la courbe des infections, partout ailleurs les graphiques restent sans appel : la lumière au bout du tunnel est plus faible qu’elle ne l’a jamais été.

Les gouvernements incompétents et impitoyables foncent tête baissée et accablent la société sans s’inquiéter de ceux qui ont peu de ressources. C’est une chose pour l’élite ou la classe moyenne de rester chez soi, de télétravailler, et de se débrouiller à faire l’école à la maison pour leurs enfants; c’en est une autre pour les billions de travailleurs et travailleuses migrant(e)s, les personnes qui survivent au jour le jour, et celles qui n’ont pas de toit. Confinement, quarantaine, et autre éloignement social – ces mots ne signifient rien pour les billions de personnes qui travaillent dur chaque jour à la reproduction sociale du monde et à procurer des millions de services ; ils ou elles n’ont pas bénéficié de leur travail mais ont certainement participé à enrichir une élite qui se cache aujourd’hui derrière ses rideaux avec sa richesse accumulée, de peur de la réalité qui l’a enrichie.

 

 

Vito Bongiorno, Terzo Millennio (Third Millennium), 2011.

Vito Bongiorno, Terzo Millennio (Third Millennium), 2011.

 

La “Lettre aux Français depuis leur futur” de l’autrice italienne Francesca Melandri (Libération, 18 Mars) nous dit “L’appartenance de classe fera quand même une grande différence. Être confiné dans une maison avec terrasse et jardin ou dans un immeuble populaire surpeuplé : non ce n’est pas la même chose. Et ce n’est pas la même chose de pouvoir travailler de la maison ou de voir son travail se perdre. Ce bateau sur lequel vous serez ensemble pour vaincre l’épidémie ne semblera guère être la même chose pour tous parce que ça ne l’est pas et ne l’a jamais été.” OluTimehin Adegbeye, confirme, observant les six millions de travailleurs payés à la journée dans sa ville de Lagos (Nigeria) ; s’ils survivent au coronavirus, ils mourront de faim (et parmi eux, les plus à risque sont les femmes et jeunes filles qui seront au chevet des malades dans leurs familles et – au même titre que le personnel médical – prendront, en masse, le risque d’attraper le coronavirus). En Afrique du Sud, l’état menace d’expulser les travailleurs des baraques, arguant qu’ils ont besoin de dégager ces zones congestionnées ; Axolile Notywala, de l’association Ndifuna Ukwazi au Cap, explique, “Dé-densification est juste un mot pompeux pour dire l’expulsion forcée”. C’est ce qui est en train de se passer pour toute la classe ouvrière mondiale dans ce que nous appelons le CoronaShock.

 

Ram Rahman, Workers near Kashmere Gate Inter-State Bus Terminal, Delhi, 28 March 2020.

Ram Rahman, Travailleurs près du Terminal de bus “Kashmere Gate Inter-State”, Delhi, 28 Mars 2020.

 

L’étalage des inégalités se déploie au terminal de bus de Anand Vihar à Delhi (Inde), où des milliers d’ouvriers d’usine et travailleurs du secteur des services sont entassés alors que le pays se referme. P. Sainath, notre Senior Fellow, rapporte que “le seul transport disponible” pour la classe ouvrière est “leurs propres pieds”. Certains rentrent à vélo. Nombreux sont ceux qui se retrouvent bloqués à mi-chemin lorsque les trains, les bus, et les vans cessent de fonctionner. C’est effrayant, le genre d’enfer qui peut dégénérer si la situation s’aggrave. Imaginez ces hordes de personnes à pied sur des centaines de kilomètres, allant des villes de Gujarat jusqu’à leurs villages au Rajasthan; de Hyderabad à leurs villages lointains de Telangana et Andhra Pradesh; de Delhi, vers la région d’Uttar Pradesh, ou même de Bihar ; de Mumbai vers on-n’-sait-quelles autres destinations. Si elles ne reçoivent aucun secours, leur accès à l’eau et à la nourriture, rapidement réduits à néant, cela pourrait être catastrophique et elles pourraient succomber à des maladies séculaires comme la diarrhée, le choléra ou autre’.

Neeraj Kumar, 30 ans, travaille dans une fabrique de vêtements, où les ouvriers sont payés à la pièce. “Nous n’avons plus d’argent”, confie-t-il à The Wire. “J’ai deux enfants. Qu’est-ce que je vais faire? Nous vivons dans un logement que nous louons et il ne nous reste ni argent ni nourriture.” Il devra aller à Budaun, à deux cent kilomètres de là. Mukesh Kumar vient de Madhubani (Bihar) et doit parcourir 1150 kilomètres pour rentrer chez lui. Il travaillait dans une cantine, où il était nourri, en complément d’un petit salaire. Mais le restaurant a fermé. “Je n’ai plus d’argent, dit-il,  et je n’ai personne ici qui pourrait prendre soin de moi si je tombe malade. Alors, je m’en vais.”

Le bureau de Tricontinental : Institut pour la Recherche Sociale à Delhi a fait une enquête auprès des ouvriers et ouvrières textiles, qui pour la plupart n’ont pas de CDI. “Nous sommes ici pour le travail”, nous apprend-on, “Nous avons quitté nos familles dans nos villages. Nous essayons de travailler autant que possible pour gagner ce petit peu d’argent en plus qui servira à nourrir et soutenir nos familles.” Les trois-quarts des travailleurs et travailleuses que nous avons interrogé(e)s ont confirmé qu’ils sont le seul membre salarié de la famille ;  la crise agraire a réduit à néant les sources de revenus de leurs familles, qui dépendent des versements envoyés par ces travailleuses et travailleurs migrants, bien qu’ils assurent un travail non rémunéré pour la reproduction sociale de la famille dans le village. A présent ce sont ces mêmes travailleurs – sans aide de l’état – qui rentrent chez eux, à pied, certains porteurs du coronavirus, pour se retrouver en plein dans la crise agraire.

 

 

Ram Rahman, Kashmere Gate, Delhi, 28 March 2020.

Ram Rahman, Kashmere Gate, Delhi, 28 Mars 2020.

 

Umesh Yadav, chercheur à Tricontinental : Institut pour la Recherche Sociale, écrit, alors que des cohortes de travailleurs ont quitté Delhi : “Ces travailleurs migrants ne sont pas juste tombés du ciel. Ils existaient aux périphéries des villes, dans les ghettos et les bidonvilles ; délibérément gardés là où l’élite ne peut les voir, ils restaient invisibles”. Faire preuve d’une compassion empressée lorsqu’ils font la queue sur les routes qui les éloignent des villes n’est pas assez; le système qui les utilise, les maintenant à peine en vie, pour ensuite les jeter dehors, doit être combattu, et un autre système mis en lieu et place. La douleur et la colère que génère l’atrocité des inégalités sociales grandissent parmi les damnés de la terre.

Qu’est-ce qui se passe lorsque le gouvernement préconise à trois cent millions de travailleurs informels de rester chez eux pour trois semaines une fois qu’ils auront accompli leur long exode? Ce sont des hommes et des femmes qui n’ont jamais été payés assez pour économiser, et qui ont très peu de ressources pour subsister le temps du périple. Il est essentiel que le gouvernement organise une provision de nourriture via des systèmes publics de distribution et de cantines gratuites (comme exposé par Subin Dennis, de Tricontinental : Institut pour la Recherche Sociale). Si ces dispositifs ne sont pas mis en place, la pandémie mondiale conduira à une soif et une famine généralisées. Cela pourrait aussi amener une aggravation de la crise à la campagne, alors que les cultures hivernales (rabi) telles que la moutarde, les légumineuses, le riz et le blé, pourraient ne pas être récoltées comme il le faudrait, et ce à cause de la pénurie ouvrière résultant du confinement. Un manquement aux cultures d’hiver en Inde serait cataclysmique.

 

Satish Gujral (1925-2020), The Despair, 1954.

Satish Gujral (1925-2020), The Despair, 1954.

 

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) estime qu’au moins 25 million de personnes dans le monde vont perdre leur travail en conséquence du coronavirus, et que la perte de revenus équivaudrait à 3,4 trillions de dollars. Cependant, comme le Directeur général de l’OTI l’a très justement affirmé, “il est de plus en plus clair que ces chiffres sous-estimeraient l’amplitude de l’impact”.  Il y avait déjà 71 millions de personnes déplacées avant le CoronaShock – une personne déplacée toutes les deux secondes. Les chiffres sont incroyablement difficiles à évaluer  – combien de personnes perdront tout, aucune de ces “mesures de relance” ne s’adressant à eux? D’énormes injections, en trillions, de dollars affluent des banques centrales vers les coffres des institutions financières, grandes sociétés et autres billionaires. Comme par miracle, l’argent tombé du ciel reste bloqué dans des penthouses, hors de portée de la classe ouvrière. Personne, parmi les centaines de millions qui vont voir leur vie mise en pièces, ne pourra récupérer cet argent tout simplement parce qu’ils n’y auront pas accès.

 

 

Kaifi Azmi (1919-2002) dont les vers puisent leur inspiration dans les terres indiennes, paysannes et ouvrières, a écrit un sublime poème intitulé Makaan (Maison), sorte de chanson des ouvriers du bâtiment :

Une fois le palais terminé, ils employèrent un garde pour nous maintenir dehors.
Nous dormions dans la poussière, au son de notre ouvrage ;
Notre coeur exténué tambourinant encore,
L’image de ce palais que nous avions construit en impression sous nos paupières fermées.
Le jour fond encore sur nos têtes comme avant,
La nuit transperce nos yeux de flèches noires,
L’air chaud souffle, ce soir.
Impossible de dormir sur le pavé.
Relevez-vous tous! Je me lèverai aussi. Et toi. Et toi aussi.
Que de ces mêmes murs, une fenêtre puisse s’ouvrir.

Kerala – l’état gouverné par le Front Démocratique de Gauchet – est une fenêtre dans ce mur d’épouvante. Le gouvernement ouvre des milliers de camps pour les travailleurs migrants dans Kerala qui auraient besoin de logement. A la date du 28 mars, 144145 ont déjà été relogés dans 4,603 camps, et d’autres sont ouverts à l’heure où nous écrivons. Le gouvernement met aussi en place des camps pour les sans-abris et indigents – 44 camps ont été ouverts à ce jour, accueillant 2,569 personnes. L’état a ouvert des soupes populaires un peu partout dans l’état pour distribuer des repas chauds ; et, pour ceux qui ne peuvent pas se rendre aux cantines collectives, la nourriture leur est livrée.

Cassez les murs et construisez des fenêtres.

Chaleureusement, Vijay.

p.s. Nous sommes très heureux d’accueillir Claire Savina comme traductrice de notre newsletter hebdomadaire. Claire est une chercheuse en Littérature Comparée, avec une expertise sur le monde de la littérature arabe et la circulation des idées et des textes entre le français et l’arabe.

 

* Traduit par Claire Savina